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INTERVIEW - CHRISTOPHE SCHAEFFER

PIQUE-NIQUE a remporté le Prix du meilleur film Expérimental à notre 3ème édition du LCF.

Interview avec le réalisateur Christophe Schaeffer.




 

D’après votre présentation (sur votre bio/inscription), vous avez l’air assez touche-à-tout. Quels sont vos domaines de prédilection et depuis quand ?

Je viens du spectacle vivant.

Je suis créateur lumière et scénographe depuis plus de vingt-cinq ans, pour le théâtre, la danse et la musique contemporaine. C’est mon socle — avec aussi la musique, que j’ai pratiquée et étudiée dans mes plus jeunes années, et un travail de peintre-plasticien mené sur la durée.J’ai toujours écrit — poésie, essais — et je suis docteur en philosophie. Ces pratiques ne sont pas séparées : elles s’éclairent mutuellement.

Le cinéma expérimental est arrivé plus tard, presque comme une évidence secrète. D’abord comme un prolongement du regard et de la pensée : comment aborder une présence, comment laisser le temps agir, comment voir sans imposer.

Je ne me vis pas comme un « touche-à-tout », mais plutôt comme quelqu’un qui explore un même noyau — la présence, la relation, l’attention — à travers différents médiums. Aujourd’hui, mes films prolongent cette recherche.



Qu’est-ce qui vous a amené plus spécifiquement à l’idée de départ de PIQUE-NIQUE ?

Pique-nique est né d’une situation très simple.

Deux jeunes femmes viennent manger tranquillement face à la mer, assises sur une plage de galets, quelque part en Normandie.

Autour d’elles, les habitants du lieu — les goélands — se font de plus en plus présents. L’espace se resserre, imperceptiblement. Une question s’insinue : qui appartient vraiment à ce lieu ? À qui revient le territoire ?

Le film explore ces seuils invisibles : entre présence et retrait, animalité et humanité, menace et jeu. Il ne cherche pas l’opposition, mais esquisse une sorte de géopolitique du lieu, où ce qui relie l’emporte sur ce qui sépare.

L’enjeu est donc de capter l’instant et de laisser apparaître ce qui ne se voit pas au premier abord dans une situation en apparence ordinaire : une chorégraphie des corps, des questions de territoire, une poésie à l’œuvre dans le quotidien.

 


À quoi ressemblait le tournage, et combien de temps a-t-il duré ? N’y a-t-il que vous hors-champ... ou un semblant d’équipe... ? Et vos vidéos expérimentales requièrent-elles toutes la même configuration ?

Je filme toujours seul, sans équipe, avec un téléphone, sur un temps court, au rythme de la situation elle-même. Je filme sans intention narrative, sans idée préalable. C’est l’instant qui décide. Je me mets en position d’écoute, d’attention. Si quelque chose advient, je l’accompagne ; si rien ne se passe, je n’insiste pas. 

Mon travail est celui d’un révélateur.

Les personnes filmées ne sont pas des acteurs. Ce sont des présences réelles, dans des situations réelles. Le téléphone permet cette proximité et cette discrétion : il n’intimide pas, il ne met pas en scène. Il autorise une forme d’intime et de spontanéité, par l’effacement du dispositif. Cette manière de faire est constante dans mon travail. Chaque film appelle sa propre durée, son propre cadre, sa propre écriture. Je cherche avant tout à ne pas recouvrir la situation, mais à laisser exister ce qui est déjà là, dans sa nudité, sa poétique.

Ce choix d’un dispositif volontairement simple, à l’échelle du regard, du geste et de l’instant, n’est pas d’ordre technique. Il relève d’un choix artistique et philosophique : accepter de se laisser déplacer par le réel, et ouvrir le regard à une phénoménologie de la présence — un retour à la chose même.

 

(Nous ne lui avions pas posé la question, mais Christophe Schaeffer a tenu de lui-même à répondre à l’ambiguïté soulevée à la fin de notre chronique de son court-métrage.)

Tout est vrai. Point de mystification ! Les deux oiseaux qui arrivent à la place des pique-niqueuses (parties entre-temps) ne sont pas un montage non plus : c’est un plan-séquence. Le hasard. Le miracle. Parfois, ça tombe juste. Et en fait, assez souvent… comme s’il y avait une partition du monde qui se jouait toute seule, et qu’il suffisait d’être là pour la saisir au vol. Alors tout semble déjà à sa place. Étrange… et réjouissant ?



Parlez-nous de la post-prod !

La post-production est évidemment essentielle.

Autant les images sont prises dans l’instant, autant le travail de composition du film demande du temps et de la maturation. Comme un peintre avec ses toiles, je laisse souvent un film « sécher » dans un coin, pour mieux y revenir.

Il n’y a pas de règles établies, mais c’est très souvent le dérushage qui me donne la ligne directrice finale. Il m’arrive d’y découvrir des choses que je n’avais pas perçues en filmant. Dans Pique-nique, par exemple, le mouvement des corps des deux jeunes femmes, en parfaite symbiose au moment de l’attaque de l’oiseau, s’est révélé pleinement à ce stade.

Je commence par analyser et décomposer les images pour chercher une porte d’entrée vers le poétique. Les ralentis extrêmes, les macros volontairement pixellisées, me permettent souvent cette traversée. Je travaille aussi par strates visuelles — superpositions d’images issues du même film ou d’autres — couche après couche, comme pour l’univers sonore. L’idée de sédimentation du réel est centrale pour moi.

Le son peut parfois précéder le montage, comme une ligne d’humeur, une direction sensible. Il peut aussi arriver après coup. Le plus souvent, images et sons se construisent ensemble, dans un aller-retour permanent, à la recherche de résonances ou de légers décalages.

Je filme toujours en couleur (en 4K), mais je retravaille systématiquement l’image en noir et blanc, quitte à retrouver ensuite la couleur. J’utilise très peu d’effets : le montage, à lui seul, doit orienter l’écriture du film. Je cherche une forme simple, essentielle, « grattée jusqu’à l’os », sans démonstration, qui ouvre à la fois le champ perceptif et réflexif.

Mon travail se situe à la croisée de l’expérimental — où la forme visuelle est essentielle — et du narratif, au sens d’un récit minimal qui se construit dans le temps. Le montage opère toujours dans cet équilibre : lenteur, transitions, rapports entre noir et blanc et couleur, entre musique et silence. Toucher par les sens, plutôt que par l’intellect, est une donnée de base.Comme dans mon travail de créateur lumière, la notion d’espace est fondamentale. Il s’agit de rendre visible sans imposer, de proposer des points d’attention tout en laissant une liberté de regard. Je conçois ainsi le montage comme un acte de retrait, afin que le spectateur puisse investir cet espace et, en quelque sorte, créer son propre film.



Comment le public peut-il voir PIQUE-NIQUE ? Ou d’autres créations made in Schaeffer ?

Mes films circulent dans plusieurs contextes, qui prolongent chacun le geste de départ. En tant qu’artiste associé à l’ensemble de musique contemporaine TM+, je réalise des films dans le cadre de projets de création où l’image dialogue directement avec la musique. Ces films sont alors projetés en direct sur scène, avec des musiciens, dans une forme performative et vivante. Mes films sont également montrés dans des festivals dédiés aux formes courtes et expérimentales, comme Trente-Trente, à Bordeaux, qui met à l’honneur des écritures hybrides entre cinéma, performance et arts visuels (j’y ai été invité en 2023).

Enfin, une grande partie de mon travail est accessible en ligne, sur ma chaîne YouTube, où l’ensemble de mes films est visible. Ce qui m’importe là aussi, c’est la relation avec une communauté de spectateurs attentifs, qui suivent ce travail dans le temps et accompagnent sa diffusion.

 

 

Si ce n’est pas déjà fait — Une œuvre cinématographique conventionnelle imaginée et dirigée par vous : envisageable ou impossible ?

Il ne faut jamais dire jamais.

Mais si l’on entend par œuvre cinématographique conventionnelle un film reposant sur une direction d’acteurs, un découpage narratif classique et une mise en scène très contrôlée, alors ce n’est sans doute pas ce vers quoi je tends naturellement.

Je peux tout à fait imaginer écrire une « histoire », mais la question de sa mise en œuvre dans le cadre — ou le hors-cadre — qui est le mien reste ouverte et complexe. Ce qui m’importe avant tout, c’est de ne pas imposer, de laisser une part décisive à ce qui advient, au réel, à la présence. Cela dit, mon travail repose précisément sur l’expérimentation et l’invention de formes. 

À ce titre, rien n’est impossible.

 


Des projets artistiques futurs qui vous trottent dans la tête en ce moment ?

Mes films ont, pour l’instant, des durées variables, entre une minute et vingt-cinq minutes. L’envie est de poursuivre cette exploration telle qu’elle se développe aujourd’hui, dans la continuité du travail mené jusqu’ici.

Et, en lien avec la question précédente, l’idée de me confronter à un long métrage s’impose peu à peu — à la fois comme un désir et comme un défi. Une forme non exclusivement narrative peut-elle tenir dans la durée ? Et, plus largement, qu’appelle-t-on narration aujourd’hui ?

Ce qui me trotte, c’est donc l’envie d’un film à la croisée des chemins, qui éprouverait ces questions sans renoncer à l’exigence de présence, de lenteur et d’attention.

Parallèlement, je travaille à un prochain livre, un Manifeste autour de la notion de spectacle vivant. Il part d’un constat critique — la généralisation du spectaculaire et de la performance — pour proposer une réorientation du regard, où la présence, le silence et la durée retrouveraient leur puissance d’expérience.

 


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